Par Jérôme Goulon.
En cette fin d’année 2025, Apple et son partenaire industriel Foxconn se retrouvent une nouvelle fois confrontés à des critiques concernant les conditions de travail dans les usines chinoises où sont assemblés les iPhone. Malgré des engagements répétés en faveur du respect des droits sociaux, les ouvriers employés sur les lignes de production du dernier smartphone de la marque continueraient d’évoluer dans un environnement professionnel difficile, marqué par la précarité, les heures supplémentaires excessives et des pratiques discriminatoires. Des pratiques que nous dénonçons dans Entrevue depuis des années, sans que les choses n’aient vraiment changé.
L’entreprise californienne est devenue l’une des plus rentables de la planète. Elle dispose d’une réserve de 100 milliards de dollars ! Cette richesse s’explique par les fortes marges réalisées. En effet, Apple sous-traite la fabrication de ses appareils à Foxconn, dans des usines situées en Chine. Cette compagnie compte plus d’un million de salariés, et produit aussi pour Microsoft, Samsung ou Sony. Or, Foxconn est accusée d’exploiter ses ouvriers dans des conditions inhumaines. Conscient de la polémique, Apple avait rejoint la Fair Labor Association, qui défend le droit des travailleurs dans le monde. Mais les conditions de travail ne se sont pas vraiment améliorées. Entrevue dénonce la face cachée d’Apple.

Des pratiques de travail historiquement difficiles dans l’usine de Zhengzhou
Apple fait fabriquer ses produits par la société taïwanaise Foxconn, qui compte environ 1,2 millions d’employés. Foxconn assemble notamment les iPhone sur les sites Shenzhen et Zhengzhou, en Chine. En 2010, s’appuyant sur des centaines de témoignages, des universitaires chinois ont publié un rapport sur leurs conditions de travail, inhumaines. Apple avait réagi et imposé une « charte de vertu » à ses fournisseurs. Problème : la situation n’a pas vraiment changé. Des ouvriers expliquent en off n’avoir droit à aucune pause, pas même pour aller aux toilettes, alors qu’ils peuvent travailler 16 heures d’affilée ! La majorité d’entre eux font 100 heures supplémentaires par mois, non payées. Leur salaire : environ 290 dollars…
Des investigations menées sur plusieurs années décrivent une organisation du travail reposant largement sur des horaires prolongés, parfois au-delà des limites légales, ainsi que sur des retards dans le paiement des salaires. Ces difficultés toucheraient aussi bien les employés permanents que les travailleurs temporaires, particulièrement nombreux lors des périodes de forte demande.

Un rythme infernal, des ouvriers filmés
La vitesse de la chaîne de production dépend de l’efficacité des ouvriers, qui sont donc surveillés par caméra afin de détecter ceux qui sont trop lents ! Il est interdit de parler, sourire, s’asseoir pour certains, ou faire des « gestes inutiles». Environ 13 % des ouvriers interrogés avouent s’être déjà évanouis à la tâche. Un travailleur est même décédé d’épuisement après une vacation de 34 heures d’affilée.

Des mineurs sur la chaîne de production ?
Un journaliste américain, Mike Daisey, a affirmé avoir rencontré une ouvrière de Foxconn âgée de 13 ans. Apple prétend être vigilant sur le travail des mineurs, mais la fillette affirme que 5% des salariés ont entre 12 et 17 ans. Selon elle, l’usine est avertie à l’avance des inspections, et les employés mineurs sont remplacés par des plus âgés.

Des conditions de vie lamentables
Les travailleurs vivent entassés dans des dortoirs, où s’empilent les lits superposés. Des filets anti-suicide ont même un temps été fixés sur la façade des immeubles de Foxconn après que des ouvriers se sont jetés dans le vide ! Plus d’un tiers des salariés se plaignent d’avoir subi des entraves à leur liberté de mouvement, certains étant « kidnappés » la nuit dans leur dortoir pour aller travailler sur la chaîne…



Des insultes et humiliations ?
Près de 30% des ouvriers ont été insultés par leurs superviseurs ou les gardes, et 16 % avouent avoir subi des punitions corporelles ou des humiliations. On est loin des normes de travail légales en vigueur aux États-Unis ou en Europe. Les fortes marges réalisées par Apple sont à ce prix. En tant que consommateur, mieux vaut le savoir…


Le recours massif aux intérimaires en question
De nouvelles révélations mettent en évidence une dépendance structurelle à la main-d’œuvre intérimaire. En période de pic de production, plus de la moitié des effectifs, sur un total pouvant atteindre environ 200.000 personnes, seraient recrutés sous ce statut. Cette proportion dépasserait largement les seuils autorisés par la réglementation chinoise. Les intérimaires se verraient imposer des mécanismes de retenue sur salaire destinés à empêcher toute démission anticipée, les plaçant dans une situation de forte dépendance économique.

Des droits sociaux limités et des discriminations persistantes
Les travailleurs temporaires ne bénéficieraient pas des mêmes protections que les salariés permanents. Congés maladie, assurance santé et cotisations retraite leur resteraient en grande partie inaccessibles. Les enquêtes font également état de discriminations à l’embauche et dans l’affectation des postes. Certaines minorités ethniques, notamment ouïghoures, tibétaines et hui, ainsi que des femmes enceintes, seraient écartées par des agences de recrutement, une pratique qualifiée de systémique par les observateurs.

La réponse officielle d’Apple face aux accusations
À la suite de ces nouvelles révélations, Apple a affirmé avoir « immédiatement ouvert une enquête » interne. L’entreprise assure maintenir un « attachement aux normes les plus strictes en matière de travail, de droits humains, d’environnement et de conduite éthique ». Le groupe rappelle régulièrement qu’il audite ses fournisseurs et qu’il exige de ses partenaires industriels le respect de ses standards sociaux, tout en reconnaissant la complexité de contrôler des chaînes de production de très grande ampleur.
À noter que si plusieurs ouvriers confirment l’existence de pressions salariales et de traitements différenciés, d’autres estiment que les conditions observées à Zhengzhou ne diffèrent pas fondamentalement de celles d’autres usines de la région. Des problèmes d’infrastructures, comme la climatisation, l’accès à l’eau chaude ou la qualité des repas subventionnés, sont régulièrement cités comme sources de mécontentement.
Un choix contraint par la situation économique
Dans un contexte de ralentissement économique et de difficultés croissantes sur le marché de l’emploi, notamment pour les jeunes, de nombreux travailleurs expliquent accepter ces conditions par manque d’alternatives. Certains quittent temporairement l’usine avant d’y revenir, montrant la dépendance de l’économie locale à ce géant industriel et la faiblesse des options professionnelles disponibles dans la région.

Debby Chan, activiste chinoise :
« Le coût de production d’un iPhone ne représente que 0,9 % de son prix de vente.«
Debby Chan, activiste chinoise, fait partie des auteurs d’un audit sur Foxconn. Elle décrit les conditions de travail dans les usines qui produisent notamment les iPhone.
Entrevue : Pourquoi avoir fait une enquête dans les usines de Foxconn ?
Debby Chan : Nous avons été alertés par les nombreux suicides qui s’y sont produits. Nous avons donc décidé de mener une enquête, en collaboration avec des chercheurs de plusieurs universités. Nous avons rencontré une centaine d’ouvriers, à l’extérieur des usines, car Foxconn ne nous a pas laissé accéder à l’intérieur du site. Mais nous avons réussi à nous infiltrer dans les usines situées à Shenzhen et Hangzhou, en nous faisant embaucher comme ouvriers.
Qu’avez-vous constaté sur place ?
Les heures supplémentaires ne sont désormais plus enregistrées et rarement payés. Quand les ouvriers ne remplissent pas leurs objectifs, ils sont sanctionnés : il y a des punitions, comme les aveux collectifs ou les humiliations publiques. Ils doivent, par exemple, recopier des citations du président de Foxconn, Terry Gou. Quant aux agents de sécurité, ils agressent verbalement et physiquement les ouvriers. Les brimades s’étendent jusqu’aux dortoirs…
Il n’y a pas de syndicats en Chine ?
Les syndicats ne sont pas élus démocratiquement. Le responsable du syndicat des ouvriers de Foxconn n’est autre que le directeur des relations publiques et le bras droit du président de Foxconn.
Les entreprises qui sous-traitent à ces usines sont au courant ?
La plupart des sociétés étrangères qui sous-traitent en Chine ne procèdent qu’à des audits internes limités et pas très objectifs. Quand on sait que le coût de production d’un iPhone ne représente que 0,9% de son prix de vente, on voit que la marge de manœuvre est importante pour améliorer les conditions de travail ! Il faut faire pression sur les multinationales pour qu’elles fassent respecter le droit. Pour cela, il faudrait des syndicats puissants et indépendants.