Jack Zaoui : Ne laissons pas s’installer un « soupçon asiatique »
Jack Zaoui : Ne laissons pas s’installer un « soupçon asiatique »

Il m’a fallu du temps avant de prendre la plume publiquement. Mais face aux dérives que j’observe, le silence serait une faute. J’ai d’abord adressé une lettre ouverte au président de la République pour alerter les plus hautes autorités de l’État sur un phénomène qui, sous couvert de débats économiques, laisse s’exprimer un racisme culturel à bas bruit. Aujourd’hui, il me semble indispensable de porter ce message dans la presse.

Depuis plusieurs mois, l’affaire dite « Shein » a provoqué une agitation politique et médiatique sans précédent. Qu’une entreprise soit interrogée, contrôlée, critiquée : cela est légitime. Qu’elle devienne le support d’un imaginaire anxiogène reflétant des biais culturels plus profonds doit nous inquiéter bien davantage.

Car c’est bien cela qui se joue. Lorsque deux ministres consacrent une matinée entière à surveiller des colis dans une mise en scène quasi-théâtrale ; lorsque des élus manifestent devant un magasin pour dénoncer non pas des pratiques, mais implicitement une origine ; lorsque la suspicion devient réflexe dès qu’un acteur économique vient d’Asie, nous basculons dans autre chose qu’un débat sur la fast-fashion. Nous activons, souvent sans nous en rendre compte, un vieux réflexe occidental : assimiler la réussite asiatique à une menace.

Un deux poids deux mesures devenu difficile à nier

Que l’on compare simplement. Depuis dix ans, la fast-fashion occidentale – Zara, H&M, Primark – sature nos rues. Amazon, de son côté, vend des volumes colossaux de vêtements sous sa propre marque. Pourtant, jamais ces acteurs n’ont suscité un tel déferlement politique et médiatique. Les critiques visent ici un modèle économique ; elles prennent là un tour presque civilisationnel. Cette différence de traitement en dit long…

L’Asie n’est plus seulement « l’atelier » du monde. Elle innove, crée, structure des marques, impose des standards industriels. Pour certains, cette montée en puissance fait vaciller un récit occidental qui se pensait intangible. Regardez le domaine automobile : le chinois BYD évoque le début d’une invasion tandis que l’américain TESLA est le symbole de l’innovation et du génie humain…

Pourquoi je ne peux pas me taire

Si ces dérives me touchent autant, c’est parce que mon histoire personnelle m’a appris ce que signifient les préjugés collectifs et leurs dégâts. Je suis né dans une famille marquée par une haute idée de la justice et de la dignité humaine. Fils du rabbin Zaoui, de la synagogue de la rue Copernic, et frère de Michel Zaoui, l’un des grands avocats pénalistes français, engagé dans les dossiers emblématiques des crimes de la Seconde Guerre mondiale, j’ai grandi dans la conscience intime de ce que produit la discrimination, même diffuse, même insinuée. Cette mémoire familiale forge une vigilance que je revendique.

Elle m’oblige aussi à dire clairement ce que beaucoup murmurent : la critique glisse trop souvent vers un réflexe anti-asiatique qui ne veut pas dire son nom. Il ne s’affiche pas. Il ne s’assume pas. Il s’exprime par un soupçon automatique, un procès d’intention culturel, une méfiance structurelle.

Sortir des réflexes pavloviens

La France ne défendra ni son industrie, ni son modèle, ni ses valeurs en essentialisant ce qui vient d’Asie. Nous devons être intraitables sur la transparence, les conditions de production, la traçabilité, les normes sociales et environnementales. Mais cette exigence doit s’appliquer de manière universelle, sans distinction d’origine.

Car le risque est là : transformer un débat économique en frontière culturelle. Créer une suspicion asymétrique. Confondre protection de nos valeurs et repli identitaire. Cela dessert notre crédibilité, affaiblit notre influence et brouille nos alliances à l’heure où l’Asie structure une grande partie des transformations économiques mondiales.

Pour une vraie lucidité

Nous gagnerions à comprendre pourquoi ces marques séduisent, ce que leurs modèles apportent, ce que nos propres industries ne proposent plus. Le déni affaiblit plus sûrement que la concurrence.

Refuser les discriminations, même diffuses, n’est pas une posture morale : c’est une condition de puissance. Une nation qui craint l’innovation étrangère renonce à sa propre capacité d’inventer l’avenir.

Je souhaite, par cette tribune, ouvrir un débat lucide, dépassionné et rigoureux. Il est urgent de sortir de ce réflexe pavlovien qui assimile réussite asiatique et menace pour la France. L’avenir exige de la rigueur, pas du soupçon ; de l’exigence, pas de la crispation ; de l’ouverture maîtrisée, pas du repli.

Jack Zaoui
Président du Cercle des Amis de l’Asie


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