Pendant quatre semaines, une large partie de la façade atlantique française va tourner au ralenti. Du sud de la Bretagne jusqu’à la frontière espagnole, des centaines de navires de pêche restent à quai, conformément à une mesure désormais reconduite pour la troisième année consécutive. En toile de fond, une réalité longtemps débattue mais désormais mieux documentée : la mortalité massive des dauphins communs dans le golfe de Gascogne est directement liée à leur proximité croissante avec les zones de pêche côtières.
Cette fermeture hivernale, qui concerne la majorité des bateaux de plus de huit mètres, s’étend de ports majeurs comme Saint-Jean-de-Luz à La Rochelle, en passant par Arcachon, Royan ou l’île d’Oléron. Près de 300 navires sont immobilisés jusqu’à la fin février. L’objectif affiché reste la réduction des captures accidentelles de petits cétacés, dont les échouages sur les côtes atlantiques ont atteint des niveaux alarmants depuis 2016.
Des dauphins attirés vers la côte par leurs proies
Un rapport scientifique publié début janvier apporte un éclairage déterminant sur les mécanismes à l’œuvre. Mené à grande échelle par des chercheurs, notamment issus de l’Université de La Rochelle, ce travail conclut que la cause principale de la mortalité des dauphins réside dans leur comportement alimentaire. Ces animaux suivent de plus en plus près du littoral des bancs de poissons eux-mêmes attirés par des conditions environnementales en évolution, augmentant mécaniquement les interactions avec les engins de pêche.
Les chiffres avancés par les scientifiques sont lourds de conséquences. La mortalité annuelle par capture accidentelle est aujourd’hui estimée entre 3 000 et 7 500 individus sur l’ensemble du golfe de Gascogne. Un niveau jugé incompatible, à moyen terme, avec la viabilité de la population de dauphins communs dans cette zone. Cette estimation révisée confirme les alertes répétées des ONG et des observateurs scientifiques depuis plusieurs années.
Les données recueillies lors des précédentes fermetures hivernales renforcent ce diagnostic. Les hivers 2024 et 2025 ont été marqués par une baisse significative des échouages par rapport aux moyennes observées avant la mise en place du dispositif. Pour les défenseurs de l’environnement, ce lien entre arrêt temporaire de la pêche et diminution de la mortalité ne laisse guère de place au doute.
Une filière fragilisée et des solutions contestées
Du côté des professionnels de la pêche, le constat est plus amer. L’immobilisation forcée des navires représente un manque à gagner conséquent, dans un contexte économique déjà tendu. Les dispositifs d’indemnisation mis en place par l’État sont jugés insuffisants ou trop tardifs par une partie de la filière, qui dénonce des difficultés de trésorerie récurrentes. Cette contrainte pèse également sur l’aval, notamment les poissonneries, confrontées à une baisse de l’offre et à une hausse des prix sur certaines espèces emblématiques comme le bar, la sole ou le merlu.
Pour tenter de sortir de cette impasse, plusieurs armements se sont équipés ces dernières années de dispositifs techniques, tels que des caméras embarquées ou des répulsifs acoustiques censés éloigner les cétacés des filets. Ces solutions sont présentées par certains acteurs comme une alternative possible aux fermetures généralisées. Toutefois, leur efficacité reste vivement contestée par les associations de protection de la faune marine, qui estiment qu’aucun outil technologique ne permet, à lui seul, d’éliminer le risque de captures accidentelles.
La question de l’avenir du dispositif reste ouverte. Le ministère de la Mer ne s’est pas encore prononcé sur une éventuelle reconduction de la fermeture du golfe de Gascogne en 2027. En attendant, le consensus scientifique se renforce autour d’un point essentiel : la compréhension fine des comportements des dauphins et de l’évolution des écosystèmes marins confirme que la réduction temporaire de l’activité de pêche demeure, à ce stade, l’un des leviers les plus efficaces pour limiter une mortalité devenue structurelle.