Fin de Barkhane : la rupture entre Paris et Bamako
Fin de Barkhane : la rupture entre Paris et Bamako

Neuf ans après son lancement, l’opération Barkhane s’achève sur un constat d’échec et une brouille diplomatique profonde. La France a officialisé en février 2022 le retrait de ses troupes du Mali, sur fond de crise politique, de ressentiment populaire et de montée en puissance des mercenaires russes du groupe Wagner. Tout bascule au printemps 2021, lorsque le colonel Assimi Goïta, chef de la junte malienne, arrête le président de transition et son Premier ministre. Paris dénonce « un coup d’État dans le coup d’État » et suspend sa coopération militaire, perçue à Bamako comme un lâchage. L’idée d’un rapprochement avec Moscou prend alors corps, entretenue par des dirigeants maliens décidés à se maintenir au pouvoir en écartant les exigences européennes de transition démocratique.

Accumulation des rancunes et guerre des mots

Les tensions explosent à l’automne 2021. Depuis la tribune de l’ONU, le Premier ministre Choguel Maïga accuse la France d’un « abandon en plein vol ». Paris réplique en dénonçant l’« hypocrisie » d’un pouvoir qui pactise avec Wagner tout en profitant de l’aide française. En janvier 2022, Bamako franchit une étape supplémentaire en expulsant l’ambassadeur de France. Au-delà des passes d’armes diplomatiques, le fossé se nourrit d’un lourd passif. La gestion du Nord malien, avec Kidal toujours aux mains des ex-rebelles touareg, est vécue comme une humiliation nationale. L’accord d’Alger de 2015, mal appliqué, cristallise l’idée d’une paix imposée de l’extérieur. Le sommet de Pau en 2020, convoqué par Emmanuel Macron après la mort de treize soldats français, est ressenti comme une injonction humiliante. Enfin, le refus catégorique de Paris de dialoguer avec les chefs djihadistes va à l’encontre d’une partie de la population malienne, prête à négocier avec certains groupes locaux.

Un retrait sous pression et des perspectives incertaines

Malgré l’élimination de figures majeures du djihadisme, la France n’a pas convaincu qu’elle sécurisait durablement le Sahel. Plus de 23 500 morts ont été recensés depuis 2015 dans la région, dont 10 200 au Mali, selon l’ONG Acled. Dans les esprits, l’idée s’est imposée que l’armée française protégeait mal, voire qu’elle jouait un double jeu. Paris a tenté de diluer son rôle dans des cadres multilatéraux, comme la Minusma ou la force Takuba, mais l’image d’une ingérence persistante a alimenté le discours populiste de la junte. Pour de nombreux Maliens, la France n’était plus un partenaire mais un obstacle. Le retrait de Barkhane marque donc moins une fin qu’un tournant. L’armée française quitte le Mali sous tension, exposée au risque d’attaques djihadistes ou de manifestations hostiles. La rupture avec Bamako illustre l’érosion d’une relation jadis présentée comme stratégique et laisse planer une question lourde : la France a-t-elle perdu le Sahel au profit d’acteurs prêts à occuper le vide, au premier rang desquels la Russie ?

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