“Léviathan” : le théâtre face aux dérives de la justice expéditive
“Léviathan” : le théâtre face aux dérives de la justice expéditive

Jusqu’au 23 mai, l’Odéon–Théâtre de l’Europe (Berthier) accueille Léviathan, une création signée Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix, inspirée de faits réels. Un spectacle coup de poing, qui ausculte la comparution immédiate et interroge les fondements mêmes du système judiciaire.

Une justice de l’urgence mise à nu

À travers une scénographie baroque et symbolique, Léviathan immerge le spectateur dans l’univers brutal et absurde des audiences de comparution immédiate. Dans ce tribunal fictionnel — dont le sol est une terre battue et le plafond une vaste toile rose évoquant à la fois une cathédrale et un chapiteau de cirque —, les prévenus défilent, chacun porteur d’un passé cabossé, face à des figures de la loi grimées en caricatures grotesques.

Inspirée de plusieurs centaines d’entretiens menés dans les tribunaux, les prisons, et auprès de professionnels du droit, cette pièce, troisième volet d’un cycle entamé avec La Vie invisible et Un sacre, met en scène un adolescent interpellé sans permis, une mère voleuse pour vêtir sa fille, un SDF désespéré… Tous confrontés à une mécanique judiciaire plus préoccupée par l’enfreinte à la loi que par la compréhension de l’individu. Comme l’ont rapporté les avocats interrogés durant la phase de recherche, “il n’y a pas de justice dans un tribunal de comparution immédiate”. Le temps de l’audience ? 16 à 22 minutes, montre en main.

Un théâtre performatif pour questionner la violence légitime

Lorraine de Sagazan transforme ce matériau brut en un rituel scénique fascinant. Un cheval, des masques de tragédie grecque, des élans d’opéra judiciaire : ici, le réel déraille. La juge chante, le procureur danse, l’avocate s’effondre. On rit parfois, on est souvent saisi. Mais derrière ce théâtre du grotesque, c’est toute une réflexion sur le droit, la punition et la violence d’État qui se déploie.

Dans une interview, la metteuse en scène rappelle que Léviathan — du nom du monstre biblique popularisé par Hobbes — pose une question simple : “Qui est le monstre ?” La réponse n’est jamais imposée, mais suggérée à travers les failles, les corps, et les silences des interprètes.

Avec cette pièce à la fois politique, lyrique et profondément humaine, Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix dressent un portrait troublant d’une justice qui, en croyant punir avec équité, oublie parfois d’écouter. Une expérience scénique nécessaire.

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