Aux États-Unis, des caméras-piétons dotées d’IA testées au Canada relancent le débat sur la surveillance policière
Aux États-Unis, des caméras-piétons dotées d’IA testées au Canada relancent le débat sur la surveillance policière

Les caméras-piétons de la police équipées d’intelligence artificielle ont été entraînées à détecter les visages d’environ 7 000 personnes figurant sur une liste de surveillance jugée « à haut risque » dans la ville canadienne d’Edmonton. Cette expérimentation soulève des questions majeures sur l’usage d’une technologie de reconnaissance faciale longtemps considérée comme trop intrusive en Amérique du Nord.

Six ans après qu’Axon, principal fabricant de caméras-piétons, a estimé que l’usage policier de la reconnaissance faciale posait d’importants problèmes éthiques, le lancement de ce projet pilote activé la semaine dernière inquiète bien au-delà d’Edmonton. L’ancien président du comité d’éthique d’Axon, Barry Friedman, aujourd’hui professeur de droit à l’Université de New York, s’est dit préoccupé du manque de débat public, de tests approfondis et d’examens indépendants concernant les risques sociétaux et les atteintes possibles à la vie privée. Il juge essentiel que la technologie ne soit déployée que si ses bénéfices sont clairement démontrés.

Le PDG d’Axon, Rick Smith, affirme pour sa part que le projet d’Edmonton ne constitue pas un lancement commercial mais une phase préliminaire d’observation « en conditions réelles », destinée à analyser les performances de la technologie et à identifier les garde-fous nécessaires à un usage responsable. Il souligne que ces essais hors des États-Unis permettront de renforcer les cadres de supervision avant une éventuelle utilisation américaine.

Selon la police d’Edmonton, le projet vise avant tout à améliorer la sécurité des agents en permettant aux caméras de détecter les individus considérés comme « violents », « dangereux », « armés », à « risque d’évasion » ou qualifiés de « délinquants à haut risque ». Cette liste comprend actuellement 6 341 personnes, à laquelle s’ajoute une seconde liste de 724 individus recherchés pour des crimes graves.

Pour Axon, l’objectif est d’assurer un usage « ciblé » de la technologie, réservé aux personnes présentant des antécédents sérieux. De nombreuses juridictions pourraient suivre si le test s’avère concluant, Axon étant le fournisseur dominant de caméras-piétons en Amérique du Nord et un acteur en pleine expansion à l’international.

La province de l’Alberta a rendu les caméras obligatoires en 2023, notamment pour renforcer la transparence des interventions policières. Mais l’ajout de reconnaissance faciale en temps réel suscite un profond malaise : aux États-Unis, la technologie est contestée à travers tout le spectre politique, plusieurs études ayant démontré des biais raciaux et un manque de fiabilité sur les images filmées. De nombreuses villes et plusieurs États ont d’ailleurs restreint son usage, tandis que l’Union européenne l’a interdite dans l’espace public, sauf pour des crimes graves.

Le gouvernement britannique, en revanche, l’utilise déjà massivement dans les rues de Londres et envisage son extension à tout le pays.

À Edmonton, de nombreuses zones d’ombre persistent : Axon ne fabrique pas son propre modèle de reconnaissance faciale et refuse d’identifier le fournisseur utilisé. Le test se déroulera jusqu’à fin décembre, uniquement de jour, compte tenu du manque de luminosité hivernal et des températures extrêmes susceptibles d’altérer les résultats. Les 50 agents participants ne recevront pas d’alertes en temps réel : les données seront analysées a posteriori. Mais à terme, la technologie pourrait servir à signaler immédiatement la présence d’un individu potentiellement dangereux, à condition qu’une intervention policière soit déjà en cours.

Les autorités affirment vouloir respecter les droits individuels, mais l’annonce publique a coïncidé exactement avec le dépôt, auprès de la commissaire provinciale à la vie privée, d’une évaluation d’impact exigée pour tout traitement de données sensibles. L’organisme dit être en train d’examiner le dossier.

Des universitaires locaux estiment qu’Edmonton sert de « laboratoire » pour une technologie amenée à se généraliser, mais dont les implications sociales et éthiques restent incertaines. La police de la ville entretient par ailleurs des relations tendues avec des communautés autochtones et afrodescendantes, un contexte qui pourrait compliquer l’acceptation de l’outil.

Axon assure que la reconnaissance faciale s’est nettement améliorée depuis 2019, tout en reconnaissant que les conditions de luminosité, de distance ou d’angle peuvent accentuer les erreurs, notamment pour les personnes à la peau foncée. L’entreprise affirme que chaque correspondance devra être revue par un humain et que les tests permettront aussi d’identifier la formation nécessaire pour limiter les risques.

Mais pour Barry Friedman, le manque de transparence, l’absence de preuves publiées sur la fiabilité réelle du système et la décision d’avancer sans délibération publique posent un problème majeur. Selon lui, un projet pilote peut être pertinent, mais il doit s’accompagner de responsabilités claires : « Ce n’est pas une décision qui doit être prise uniquement par la police ou, pire encore, par les entreprises. Ici, ils avancent simplement parce qu’une agence a accepté d’essayer. »

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