L’académicien Antoine Compagnon raconte 1966, année charnière avant les révolutions des mœurs
L’académicien Antoine Compagnon raconte 1966, année charnière avant les révolutions des mœurs

Avec 1966, année mirifique (Gallimard), Antoine Compagnon s’attaque à une date moins “mémoire collective” que 1968 ou 1981, mais décisive pour comprendre la bascule d’une France des Trente Glorieuses vers une société plus jeune, plus consumériste et bientôt plus contestataire. Son enquête recompose le quotidien d’une époque en mêlant politique, démographie, inventions, objets et œuvres, comme si l’on suivait, jour après jour, la montée d’un incendie discret.

Baby-boom, universités, pouvoir gaulliste : les signaux d’une rupture

Dans ce tableau, 1966 apparaît comme le sommet d’une France prospère et en même temps un seuil. De Gaulle vient d’être réélu, mais la campagne a révélé une opposition plus solide, tandis que les baby-boomers, encore trop jeunes pour voter, remplissent déjà les amphithéâtres. Compagnon insiste notamment sur une réforme qui facilite l’accès à des disciplines comme la philosophie, la sociologie ou la psychologie, un terreau intellectuel qui, selon lui, prépare les grandes secousses à venir.

Le livre s’arrête aussi sur un épisode frappant : en mai 1966, le gouvernement lance une vaste consultation en diffusant 100 000 questionnaires auprès des jeunes pour imaginer une “politique de la jeunesse”, raconte Antoine Compagnon dans 1966, année mirifique. L’opération tourne court avec seulement 7 000 retours, mais débouche tout de même sur un rapport officiel décrivant une jeunesse surtout préoccupée par le mariage et la réussite professionnelle, un portrait que Compagnon met en regard d’un mot d’ordre étudiant apparu la même année : “Vivre sans temps mort, jouir sans entraves”, cite-t-il.

Culture de masse, nouveaux objets et liberté féminine en gestation

L’autre fil rouge du récit, c’est l’entrée dans une culture plus mondialisée et plus accessible. Les jeunes s’approprient la télévision, les livres de poche, la musique pop, tandis que le cinéma et la modernité technologique s’invitent partout, du briquet jetable aux nouveaux formats d’enregistrement. Compagnon dresse une mosaïque où se croisent aussi bien des figures majeures (Perec, Foucault, Barthes, Duras, Godard, Malraux) que des phénomènes populaires comme La Grande Vadrouille, pour montrer comment l’époque fabrique simultanément de la pensée et du divertissement.

1966 est aussi une année où la question du corps et de la sexualité commence à se dire plus ouvertement. Dans son livre, Compagnon rappelle que le député Lucien Neuwirth dépose cette année-là une proposition de loi pour légaliser la pilule contraceptive, tandis que le cinéma capte déjà de nouvelles conversations : il évoque Masculin, féminin de Jean-Luc Godard, où la jeunesse parle à la fois du monde (Vietnam, bombe atomique, racisme) et de contraception. À travers ces scènes, l’auteur reconstitue l’amorce d’une liberté féminine qui va s’accélérer. Et pour résumer l’air du temps, il s’appuie sur une formule du journal rétrospectif des Actualités françaises daté du 27 décembre 1966 : “l’année des cheveux longs et de la minijupe”.

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