Dans Mauvaise fortune, le dessinateur Fano Loco signe un western politique saisissant, où un jeune autochtone et une révolutionnaire mexicaine se retrouvent pris dans l’engrenage impitoyable du capitalisme américain naissant. Une fiction crue, documentée, et traversée par une colère sourde contre les injustices d’hier comme d’aujourd’hui.
Un western sans illusions, entre ruée vers l’or et chasse à l’homme
Tout commence par un massacre. Celui d’une tribu dans le Dakota du Sud, décimée au nom du progrès et du nickel. Seul survivant, Morning Bird entame un long périple qui le mène des réserves amérindiennes aux abattoirs de Chicago, jusqu’aux terres du Nouveau-Mexique, où il croise Adelita, serveuse combative et révolutionnaire frustrée d’être reléguée à l’arrière-plan des luttes. Ensemble, ils sont enrôlés dans une mise en scène grotesque de rêve américain orchestrée par Garrett, agent du redoutable Fortuny Club, un cercle d’industriels new-yorkais qui manipule les destins depuis les sommets de Manhattan.
Avec cette BD parue aux éditions Nada le 19 septembre 2025, Fano Loco revisite les codes du western pour en faire un manifeste social. Le mythe de la conquête est retourné comme un gant : ici, pas de héros solaires, mais des visages cassés, des corps usés et des silhouettes prises dans une spirale de violence. « Ce n’est pas une aventure qu’il faut embellir », explique l’auteur dans une interview relayée par France Télévisions. Tout son trait, brut, à la serpe, témoigne d’une volonté de restituer la rudesse de l’époque.
Une fresque amère et politique sur la violence des systèmes
Si Mauvaise fortune impressionne par la richesse de son univers et la densité de sa narration, c’est aussi parce qu’il refuse les simplismes. Morning Bird et Adelita ne sont ni des martyrs, ni des sauveurs. Ils survivent, comme des milliers d’autres, dans un monde où la valeur humaine est dictée par la logique du marché. Les membres du Fortuny Club, eux, ne sont pas des caricatures de méchants, mais des hommes puissants aux ambitions déconnectées des réalités, focalisés sur une seule obsession : engranger toujours plus de profit, quel qu’en soit le coût humain.
Ce qui fait la force de cette BD, c’est son regard lucide sur les mécanismes d’oppression, sans jamais sombrer dans le manichéisme. Entre les ultra-riches et les révoltés, Fano Loco met en lumière tout un peuple interstitiel : ceux qui s’adaptent, qui profitent, qui obéissent, qui espèrent encore ou qui baissent les bras. C’est dans cette zone grise que Mauvaise fortune trouve sa résonance contemporaine. « Le vecteur de cette violence, c’est la peur. La peur de perdre ce qui a été acquis par la force », affirme l’auteur, dont l’album fonctionne aussi comme une mise en garde sur la brutalité toujours latente des sociétés dominées par l’argent.