En l’espace d’un an, la région frontalière entre San Diego et Tijuana a connu une transformation radicale, conséquence directe de la politique migratoire particulièrement restrictive mise en place par Donald Trump depuis son arrivée au pouvoir en janvier. Les interpellations à la frontière ont chuté de près de 90 %, atteignant leur niveau le plus bas depuis les années 1970, et les conséquences se font sentir des deux côtés de la ligne frontalière.
Pour le Dr Vishal Bansal, chirurgien traumatologue à San Diego, le contraste est frappant. Il y a un an à peine, son service recevait des dizaines de migrants chaque mois, victimes de chutes depuis le mur frontalier. Les fractures, traumatismes crâniens ou blessures de la colonne vertébrale faisaient partie de son quotidien. Aujourd’hui, les lits de son unité sont vides : seules 44 victimes de chutes ont été recensées dans les hôpitaux de San Diego en dix mois, contre 1 210 sur l’ensemble de l’année précédente. Cette diminution reflète l’impact des nouvelles mesures : interdiction de demander l’asile pour les migrants franchissant illégalement la frontière sud, expulsions massives et demande record de financement pour l’application des lois migratoires.
Cette évolution s’observe aussi sur le terrain. Les lieux autrefois bondés autour de San Diego, où des groupes de migrants vivaient dans des conditions précaires, se sont vidés. Le corridor reliant San Diego à Tijuana, l’un des points de passage les plus fréquentés au monde, est aujourd’hui méconnaissable. À Tijuana, les centres d’accueil sont soudainement à moitié vides. Le quartier d’El Chaparral, qui hébergeait auparavant jusqu’à 3 500 personnes, est désormais presque désert.
Pour les défenseurs des droits des migrants, ce changement a un coût humain considérable. Tracy Crowley, avocate à San Diego, explique que beaucoup de migrants renoncent désormais à demander l’asile, accablés par des conditions de détention décrites comme insalubres, surpeuplées et dépourvues de soins adéquats. D’autres sont expulsés vers des infrastructures controversées : méga-prison au Salvador pour des migrants vénézuéliens, centre de détention construit par l’administration Trump dans une zone humide de Floride où vivent des alligators.
Les opérations des forces fédérales ont également suscité l’indignation : une enseignante colombienne arrêtée de force dans une garderie à Chicago, des gaz lacrymogènes lancés contre des manifestants en Californie, un enfant séparé de son père à New York. Ces scènes ont alimenté une baisse notable du soutien public aux politiques migratoires de Trump, passé de 50 % en mars à 41 % en novembre selon un sondage Reuters/Ipsos.
Les autorités fédérales, elles, mettent en avant la réussite de leur stratégie. Dans le secteur de San Diego, les arrestations d’octobre ont plongé à 960, contre plus de 14 000 l’année précédente. Cette baisse permet, selon les responsables, de redéployer les 2 000 agents vers la surveillance des zones désertiques et montagneuses plutôt que vers la gestion quotidienne des détenus.
À Tijuana, les migrants encore présents ne peuvent ni repartir ni franchir la frontière. Beaucoup sont logés dans des centres comme « Ambassadeurs de Jésus », qui accueille aujourd’hui environ 500 personnes, contre plus de 1 200 l’année précédente. Certaines familles attendent prudemment la fin du mandat de Trump avant de décider de leur avenir. Dans le refuge Assabil, l’imam Abubakar Adam Isshaq, qui a fui des persécutions au Ghana, appelle les Américains à la compassion : « Tout le monde n’est pas une mauvaise personne », plaide-t-il.
Alors que la région s’adapte à ce nouveau paysage migratoire, les tensions politiques restent vives, et les débats sur l’immigration continuent de polariser une Amérique en pleine mutation.