Face à la multiplication des descentes de police visant les immigrés, une partie des consommateurs hispaniques aux États-Unis délaisse les commerces de proximité pour se réfugier dans le commerce en ligne. Cette tendance, observée dans plusieurs États, illustre l’impact économique des politiques migratoires menées par le président Donald Trump sur les communautés latino-américaines et les petites entreprises locales.
Dans le quartier Ironbound de Newark, au New Jersey, Rosa Ludena, propriétaire d’un magasin d’électronique depuis plus de vingt ans, constate une chute dramatique de la fréquentation. « Les clients ont peur de sortir à cause des rafles d’immigrants », confie-t-elle. « Si les ventes continuent de baisser, je ne pourrai plus payer mon loyer. » Les arrestations spectaculaires menées par les services de l’immigration (ICE) dans des lieux publics – marchés, parkings de supermarchés ou fermes – ont alimenté la peur, même parmi les citoyens naturalisés.
Selon des témoignages recueillis par Reuters, cette peur s’est traduite par un déplacement durable des habitudes de consommation : davantage d’achats effectués sur internet, moins de visites dans les commerces physiques. Mark Mathews, économiste en chef de la Fédération nationale du commerce de détail, y voit une conséquence directe des « inquiétudes liées à l’application renforcée des politiques d’immigration ».
Les commerçants locaux sont parmi les plus touchés. Au Texas, l’activité d’un grand marché aux puces d’Alamo aurait chuté de moitié après un raid de l’ICE en juin, selon l’association Proyecto Azteca. Faute de présence en ligne, beaucoup de petites structures ne parviennent pas à compenser leurs pertes. Même de grandes marques ressentent la tendance : le PDG de Heineken, Dolf van den Brink, a reconnu que les ventes de bières prisées par la clientèle hispanique étaient « sous pression » aux États-Unis, et la chaîne de vêtements Shoe Palace, ciblant ce public, a enregistré une baisse de 5,5 % de son activité en magasin entre février et avril.
Les données de l’institut Kantar confirment le phénomène : entre avril et juin, la fréquentation des magasins par les consommateurs hispaniques a chuté de près de 15 %, contre 4,5 % pour les autres groupes. En parallèle, 60 % des sondés hispaniques déclarent désormais effectuer une partie de leurs achats en ligne, un record historique. Ce changement profite surtout aux géants du commerce numérique comme Walmart, dont les ventes en ligne ont bondi de 26 % sur la période.
La Maison Blanche affirme que ces opérations de contrôle visent à « rendre les communautés américaines plus sûres », tout en reconnaissant que des personnes non criminelles ont pu être arrêtées. Mais sur le terrain, le climat d’insécurité s’étend. Julie Craig, vice-présidente du cabinet Kantar, estime que même les Hispaniques en situation régulière « craignent d’être harcelés ou pris pour cible ».
Avec un pouvoir d’achat qui devrait atteindre 2 800 milliards de dollars l’an prochain, la communauté hispanique représente pourtant l’un des moteurs économiques les plus dynamiques du pays. Mais cette évolution inquiète les économistes : si les petites entreprises des quartiers latino continuent de perdre leurs clients, c’est tout un tissu commercial local – souvent familial et enraciné depuis des décennies – qui risque de disparaître au profit des grandes plateformes numériques.