Avec Les Orphelins, Éric Vuillard retourne dans l’Ouest américain des années 1880 pour s’attaquer à une figure aussi célèbre que floue : Billy the Kid, mort à 21 ans, abattu par le shérif Pat Garrett. Paru le 28 janvier chez Actes Sud, ce court récit prolonge le geste déjà à l’œuvre dans Tristesse de la terre : reprendre un mythe populaire et en gratter le vernis, jusqu’à faire apparaître, derrière la légende virile, un monde d’intérêts, de corruption et de violence sociale. Selon l’éditeur, le livre compte 163 pages et est vendu 20,90 euros.
Un hors-la-loi rendu à son incertitude
Vuillard ne raconte pas un « héros » de western, mais une silhouette dont l’histoire tient autant aux archives qu’aux trous des archives. Le livre insiste sur une biographie fragile, souvent impossible à affirmer autrement qu’avec des hypothèses : « Toute sa vie est au conditionnel », écrit l’auteur dans Les Orphelins. Dans cette perspective, les documents survivants deviennent suspects autant que précieux, y compris les versions officielles produites par des autorités locales parfois compromises.
À mesure que le récit se resserre, Billy cesse d’être un prodige du revolver façonné par l’imaginaire hollywoodien. Il apparaît plutôt comme un gamin sans appuis, petit voleur, crève-la-faim, embarqué dans des engrenages qui le dépassent. Vuillard le rapproche moins d’un desperado flamboyant que d’une jeunesse précaire, prise dans une lutte pour rester en vie quand les récits dominants, eux, ont déjà choisi leur coupable.
La conquête de l’Ouest, machine à fabriquer des “utiles” puis des indésirables
Le portrait individuel s’élargit vite : Billy the Kid devient un révélateur d’un système. Autour de lui, des propriétaires puissants, des politiciens, des militaires, des hommes d’affaires, tous capables d’utiliser des petites mains armées tant qu’elles servent, puis de les éliminer quand elles deviennent embarrassantes. Vuillard décrit ainsi un Ouest où la violence n’est pas un accident, mais un outil de construction et où le passage à l’ordre se paie par la disparition des exécutants.
C’est là que le texte prend sa charge la plus politique : l’auteur suggère une continuité entre l’économie qui s’installe, les rapports de domination qu’elle impose et la manière dont se constituent, ensuite, les forces chargées de la faire respecter. Dans Les Orphelins, il va jusqu’à retourner l’image du bandit : une fois la conquête terminée, certains « malfrats » changent simplement d’uniforme, et la violence se réorganise plutôt qu’elle ne disparaît. Une manière, pour Vuillard, d’utiliser Billy the Kid comme miroir : non pas pour célébrer l’Amérique du Far West, mais pour interroger ce que ses mythes continuent de camoufler.