C’était un 9 décembre : Ruth Dreifuss à la tête de la Suisse
C’était un 9 décembre : Ruth Dreifuss à la tête de la Suisse

Le 9 décembre 1998, l’Assemblée fédérale élit pour la première fois une femme à la présidence de la Confédération helvétique : Ruth Dreifuss, socialiste, conseillère fédérale depuis 1993. Dans un pays où le suffrage féminin n’a été introduit au niveau fédéral qu’en 1971, cette élection a valeur de basculement symbolique. La fonction est certes tournante et essentiellement honorifique, mais voir une femme – et de surcroît d’origine juive – incarner l’État suisse marque une rupture avec un siècle et demi de présidences exclusivement masculines.

Une démocratie lente à ouvrir ses portes aux femmes

Longtemps, la Suisse reste à la traîne de ses voisins européens sur la question des droits politiques des femmes. Si le suffrage féminin est enfin adopté sur le plan fédéral au début des années 1970, certains cantons attendent encore plus longtemps avant de l’accorder à leurs électrices. Dans cette société très attachée à ses traditions et à la lenteur des changements institutionnels, l’accès des femmes aux sphères du pouvoir se heurte à de fortes résistances.

Peu à peu pourtant, les lignes bougent. En l’espace d’un quart de siècle, les Suissesses gagnent un cinquième des sièges au Parlement fédéral, un quart dans les assemblées régionales et un mandat sur six dans les exécutifs cantonaux. Le bastion le plus difficile à entamer reste le Conseil fédéral, ce collège de sept « sages » qui gouverne le pays. Une première brèche est ouverte en 1984 avec l’entrée d’Elisabeth Kopp, contrainte de démissionner en 1989 après un scandale touchant son mari. Il faudra attendre 1993 pour qu’une deuxième femme, Ruth Dreifuss, fasse son entrée au gouvernement et s’y impose durablement.

Le parcours d’une pionnière socialiste

Née en 1940 à Saint-Gall dans une famille juive, Ruth Dreifuss grandit à Berne puis à Genève. Formée au commerce, à l’action sociale puis aux sciences économiques, elle forge son engagement dans les milieux syndicaux et de la gauche intellectuelle. Rédactrice à la presse coopérative, sociologue, puis collaboratrice scientifique à la coopération au développement, elle s’impose comme une spécialiste des questions sociales et internationales.

En 1981, elle devient la première femme secrétaire romande de l’Union syndicale suisse, où elle suit notamment les dossiers d’égalité entre hommes et femmes, de droit du travail et d’assurances sociales. Membre du Parti socialiste depuis les années 1960, elle est élue au Conseil de Ville de Berne à la fin des années 1980. En mars 1993, au terme d’une crise politique inédite autour du refus de Christiane Brunner par la majorité bourgeoise, Ruth Dreifuss est finalement portée au Conseil fédéral. Elle prend la tête du Département fédéral de l’intérieur, où elle conduit des réformes majeures en matière d’assurance maladie, de retraites et de politique de la drogue.

Une présidence hautement symbolique

Lorsque, le 9 décembre 1998, les deux chambres réunies en Assemblée fédérale la désignent présidente de la Confédération pour l’année 1999, Ruth Dreifuss devient la première femme à occuper la plus haute charge symbolique de l’État suisse. Dans le système helvétique, la présidence est tournante, limitée à un an et ne confère pas de pouvoir exécutif supplémentaire. Mais l’image d’une femme dirigeant les séances gouvernementales, représentant la Suisse à l’étranger et incarnant officiellement la Confédération marque les esprits.

Cette élection consacre à la fois la lente conquête de l’espace politique par les femmes suisses et le parcours singulier d’une militante socialiste, issue d’une minorité religieuse, parvenue au sommet d’un système longtemps verrouillé. Il faudra encore plusieurs années pour qu’une autre femme, Micheline Calmy-Rey, accède à la présidence de la Confédération, en 2007. Mais depuis ce 9 décembre 1998, il est acquis qu’en Suisse aussi, une femme peut parler au nom de la nation.

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