Le 25 novembre 1120, alors que la nuit tombe sur le port normand de Barfleur, un navire flambant neuf quitte la côte en direction de l’Angleterre. Baptisé la Blanche Nef, il transporte l’élite de la noblesse anglo-normande : de jeunes seigneurs, des dames de haute naissance, et surtout le prince Guillaume Adelin, unique héritier légitime du roi d’Angleterre Henri Iᵉʳ. Quelques heures plus tard, le navire heurte les écueils du raz de Barfleur et sombre presque aussitôt. Dans les eaux glaciales, plus de deux cents passagers trouvent la mort. Ce drame, qui endeuille le royaume et brise la succession dynastique, ouvre l’une des périodes les plus sombres de l’histoire anglaise.
Une traversée festive qui vire au tragique
Ce soir-là, Henri Iᵉʳ s’est déjà embarqué sur un autre navire, laissant à la Blanche Nef la charge de mener vers l’Angleterre son fils Guillaume et une partie de sa cour. Le bateau est commandé par Thomas, fils du marin qui avait autrefois servi Guillaume le Conquérant. Confiant, fier de son équipage et flatté d’emmener les héritiers du trône, Thomas accepte que l’on embarque plus de passagers que prévu. La jeunesse noble, impatiente et sûre d’elle, fait distribuer du vin aux rameurs et repousse les prêtres venus bénir la traversée.
Alors que le vent forcit et que la mer devient sombre, Guillaume presse le pilote de rattraper rapidement le navire de son père. La Blanche Nef s’engage alors dans un passage dangereux, bordé de récifs affleurants. En un instant, la coque se déchire sur les rochers de Quillebœuf. Le navire se remplit d’eau et sombre avant que quiconque ait le temps de lancer les chaloupes. Seuls deux hommes survivent en s’agrippant à la vergue : un jeune noble et un simple boucher de Rouen, Bérold, qui sera le seul rescapé retrouvé à l’aube.
Une catastrophe aux répercussions politiques immenses
L’annonce du naufrage frappe le roi comme un coup de tonnerre. En apprenant la disparition de son fils, Henri Iᵉʳ s’effondre, incapable de parler, et selon les chroniqueurs, on ne le vit plus sourire jusqu’à sa mort. La disparition de Guillaume Adelin laisse le royaume sans héritier mâle, et ouvre une crise inattendue : le roi désigne comme successeure sa fille Mathilde, qu’il a mariée à Geoffroy Plantagenêt, comte d’Anjou. Mais à la mort d’Henri, en 1135, une grande partie des barons refuse de reconnaître cette transmission inédite du pouvoir à une femme et se rallie à son cousin Étienne de Blois, l’un des nobles qui avait renoncé à embarquer sur la Blanche Nef juste avant le départ.
La rivalité entre Mathilde et Étienne plonge l’Angleterre dans près de vingt ans de guerre civile, période que les chroniqueurs appelleront plus tard « l’Anarchie ». Ce n’est qu’à la mort d’Étienne, en 1154, que le fils de Mathilde, Henri Plantagenêt, accède au trône sous le nom d’Henri II. Par son mariage avec Aliénor d’Aquitaine, il forme un empire allant de l’Écosse aux Pyrénées et redéfinit durablement l’équilibre politique de l’Europe occidentale.