C’était un 21 février - Le procès Manouchian et l’Affiche rouge
C’était un 21 février - Le procès Manouchian et l’Affiche rouge

Le 21 février 1944, les murs de Paris se couvrent d’une affiche au fond rouge sang, tirée à des milliers d’exemplaires, qui désigne à la haine publique une prétendue « armée du crime ». Dix visages y sont alignés, accompagnés de noms “étrangers”, de mentions “juif” ou “communiste”, et d’un décompte d’attentats et de morts : tout est pensé pour faire peur et pour salir. Le même jour, vingt-deux résistants liés aux FTP-MOI sont fusillés au Mont-Valérien (une seule femme du groupe, Olga Bancic, sera exécutée plus tard en Allemagne). Au centre de cette opération de propagande, un nom va survivre à la volonté des bourreaux : Missak Manouchian.

Une affiche pour transformer des résistants en criminels

L’objectif allemand est simple : retourner l’opinion contre la Résistance en jouant sur trois ressorts puissants de l’Occupation — la peur, la xénophobie et l’antisémitisme. Le rouge, la mise en page agressive, la flèche qui descend vers des photos d’armes, de rails sabotés et de cadavres : l’affiche “prouve” visuellement ce qu’elle affirme politiquement. La question provocatrice — « Des libérateurs ? » — reçoit une réponse qui se veut définitive : « La libération par l’armée du crime ! » Ainsi, l’occupant tente d’imposer une équation : résister = terroriser, étranger = suspect, juif = coupable, communiste = ennemi intérieur.

Les FTP-MOI, une résistance venue d’ailleurs… et de France

Les hommes de l’Affiche rouge appartiennent aux Francs-tireurs et partisans – Main-d’Œuvre immigrée (FTP-MOI), une branche de la résistance communiste composée en grande partie d’ouvriers, d’exilés, de réfugiés politiques Arméniens, Polonais, Hongrois, Italiens, Espagnols, juifs d’Europe orientale qui choisissent la lutte armée dans la région parisienne. Beaucoup sont très jeunes. Leurs actions, spectaculaires, visent l’occupant et certains collaborateurs : attaques, sabotages, coups de main. La plus retentissante reste l’exécution, en septembre 1943, d’un responsable allemand lié au STO, symbole honni de la réquisition de la jeunesse française.

Arrestations, procès, exécutions : la mise en scène de l’exemple

À l’automne 1943, le réseau est démantelé après filatures, arrestations en chaîne et possibles trahisons (un point encore débattu). Un procès est organisé en février 1944 : il ne s’agit pas de rendre justice, mais de fabriquer un récit. Les condamnations à mort sont connues d’avance. L’exécution du 21 février, puis l’affichage massif qui suit, forment un diptyque : tuer, puis diffamer et dissuader tous ceux qui seraient tentés d’imiter.

Quand la propagande échoue et devient mémoire

Ce qui devait inspirer le dégoût finit, pour beaucoup, par susciter l’admiration. Des passants écrivent parfois sur l’affiche : « Morts pour la France ». Après-guerre, l’Affiche rouge change de camp : elle devient un symbole. En 1955, Louis Aragon écrit Strophes pour se souvenir à partir, notamment, de la dernière lettre de Manouchian à Mélinée. En 1959, Léo Ferré met le poème en musique : l’outil de haine se transforme en chant de fidélité.

Et longtemps après 1944, l’histoire continue de bouger : le 21 février 2024, Missak et Mélinée Manouchian entrent au Panthéon, comme pour répondre à l’affiche : ceux qu’on voulait réduire à des “étrangers criminels” deviennent officiellement des visages de la France combattante.

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