Bayeux : un historien avance la théorie d’un accrochage au réfectoire de Canterbury
Bayeux : un historien avance la théorie d’un accrochage au réfectoire de Canterbury

Et si la tapisserie de Bayeux n’avait pas d’abord été un décor de cathédrale, mais un support de “lecture” pendant les repas des moines ? Dans un article scientifique publié le 12 décembre 2025 dans la revue Historical Research, l’historien Benjamin Pohl propose de replacer la broderie du XIe siècle dans un cadre monastique, en avançant l’hypothèse d’un accrochage pensé pour le réfectoire de l’abbaye Saint-Augustin de Canterbury, lieu souvent cité comme probable foyer de conception de l’œuvre.

Un usage de “lecture au réfectoire” pour une histoire morale

Benjamin Pohl part d’une pratique bien attestée dans les communautés bénédictines : au réfectoire, les moines mangent en écoutant ou en méditant des récits édifiants. Selon lui, la tapisserie s’intégrerait à cette logique comme une “histoire morale” à contempler, scène après scène, à hauteur de regard. L’objet ne serait donc pas seulement un récit spectaculaire de la conquête normande, mais aussi un support de réflexion sur le pouvoir, le serment, la faute, la loyauté et leurs conséquences.

Cette lecture monastique permet aussi, d’après l’historien, de mieux comprendre certains choix de fabrication et de narration. Les inscriptions latines, par exemple, correspondent davantage à un public familier d’un minimum de culture écrite qu’à une assemblée aristocratique peu lettrée. Et l’ambiguïté politique souvent relevée dans le récit, ni propagande simpliste ni condamnation frontale, serait plus cohérente dans un contexte religieux où l’enjeu principal n’est pas de “faire campagne”, mais d’offrir une leçon et un commentaire sur l’histoire récente.

Un lieu qui colle aux contraintes matérielles et au “silence” des archives

L’étude insiste sur un point très concret : suspendre une broderie d’environ 68 mètres de long et pesant autour de 350 kilos suppose de longues surfaces continues. Un grand vaisseau d’église romane, avec ses arcades et ses ouvertures, offrirait paradoxalement peu d’appuis muraux réguliers, et placerait l’œuvre trop haut ou trop loin pour qu’on en lise les détails. À l’inverse, un réfectoire monastique est une grande salle rectangulaire, pensée pour accueillir une communauté, avec de longs murs disponibles et une circulation qui favorise l’observation rapprochée.

Benjamin Pohl s’appuie aussi sur l’histoire même de Saint-Augustin de Canterbury. Il rappelle le rôle de l’abbé Scolland (1070-1087), figure-clé de l’abbaye après la conquête, et défend l’idée d’une production rendue possible par l’autorité et les moyens du monastère, davantage que par un “commanditaire unique”. Enfin, il avance que ce cadre pourrait éclairer l’un des grands mystères de la tapisserie : l’absence de traces précises sur sa localisation pendant des siècles, avant sa mention assurée dans des documents du XVe siècle. Une œuvre conservée, déplacée et utilisée dans des espaces monastiques internes aurait pu laisser moins d’empreintes administratives qu’un objet exposé de façon permanente dans un grand sanctuaire public.

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