La Croatie s’apprête à tourner une page héritée de l’ère yougoslave. Confronté à l’obsolescence de sa flotte de surface, le pays a lancé un appel d’offres international pour l’acquisition de deux corvettes de nouvelle génération. Un marché à forte portée stratégique, à la fois militaire, industrielle et diplomatique, sur lequel la France entend clairement se positionner. Derrière ce renouvellement naval se joue la capacité de Zagreb à assurer la surveillance de l’Adriatique et à tenir son rang au sein de l’OTAN. La marine croate repose aujourd’hui sur des bâtiments vieillissants. La corvette la plus récente, mise en service au début des années 2000, remonte à une conception entamée dans les années 1990. Les derniers ajouts significatifs à la flotte datent de 2008, avec des vedettes lance-missiles déjà anciennes lors de leur achat. Cette situation limite fortement les capacités du pays face aux menaces contemporaines, notamment aériennes et sous-marines, dans un environnement régional devenu plus exigeant. Zagreb a donc sollicité dix-sept constructeurs navals internationaux, dont douze ont répondu. Les candidats proviennent d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord et d’Asie. Dans cette compétition dense, la France avance un argumentaire technique solide, mais aussi une approche industrielle susceptible de faire la différence.
La carte Gowind, atout central de l’offre française
L’offre française repose sur la corvette Gowind 2500, développée par Naval Group. Ce bâtiment de combat de 2 600 tonnes, long d’un peu plus de 100 mètres, est conçu pour remplir un large spectre de missions, de la lutte anti-sous-marine à la défense aérienne, en passant par la surveillance maritime. Son architecture discrète, sa modularité et son système de combat intégré en font un navire pensé pour les marines de taille intermédiaire confrontées à des menaces complexes. Selon plusieurs analystes militaires croates, la Gowind se distingue par un équilibre entre puissance de feu et polyvalence. Elle peut être équipée de missiles Exocet pour la lutte antinavire et de missiles MICA pour la défense aérienne, tout en étant interopérable avec d’autres plateformes occidentales, notamment les avions de combat déjà acquis par la Croatie. Cette capacité d’intégration dans un écosystème OTAN constitue un argument de poids pour Zagreb. Au-delà des performances militaires, l’exécutif croate insiste sur un autre critère déterminant : la participation de l’industrie locale. Les autorités souhaitent que les chantiers navals croates soient associés à la construction ou à l’intégration des futurs bâtiments. Sur ce terrain, Naval Group dispose d’une expérience reconnue en matière de transferts de technologies et de coopérations industrielles, notamment en Europe et au Moyen-Orient. La possibilité de compensations industrielles et de formations locales pourrait renforcer l’attractivité de l’offre française.
Un calendrier serré et un choix à forte portée politique
Le budget envisagé pour ce programme se situe dans une fourchette large, comprise entre 600 millions et 1,6 milliard d’euros. Cette enveloppe inclut non seulement les deux navires, mais aussi les armements, la formation des équipages et le soutien logistique sur la durée. Un tel investissement traduit l’importance accordée par la Croatie à sa crédibilité maritime. Le calendrier, lui, est resserré. Zagreb vise une livraison du premier bâtiment à l’horizon 2030, signe d’une urgence opérationnelle réelle. Cette contrainte temporelle joue en faveur de solutions déjà éprouvées, capables d’être livrées sans dépendre de programmes européens encore incertains, comme celui de la corvette multimodulaire européenne, toujours en discussion. Pour la France, ce contrat dépasse la simple exportation d’un navire. Il s’inscrit dans une stratégie plus large de consolidation de sa présence industrielle et militaire en Europe centrale et orientale. Après les succès récents dans l’aéronautique de défense, une victoire navale en Croatie renforcerait la crédibilité de l’offre française face à des concurrents italiens, allemands ou américains. Le choix final de Zagreb ne se fera donc pas uniquement sur des critères techniques. Il engagera des partenariats industriels de long terme et dessinera une orientation stratégique claire. Dans ce jeu d’équilibres, la France dispose d’atouts sérieux, mais devra convaincre qu’elle peut être, au-delà du fournisseur, un partenaire durable de la sécurité croate en Adriatique.