Un ranch de l’horreur : le Mexique face à l’impensable

Un ranch de l’horreur : le Mexique face à l’impensable

Dans les alentours du paisible village de La Estanzuela, à quelques kilomètres de Guadalajara, un enfer a été exhumé du silence. Là, au cœur de l’État de Jalisco, un ranch abandonné a révélé les traces glaçantes d’un véritable camp d’extermination, que l’on attribue au cartel local, l’un des plus violents du pays. Des fours artisanaux calcinés, des centaines de chaussures, des objets personnels jetés comme des déchets, et surtout, des fragments humains carbonisés, disséminés entre les pierres et les cendres.

Ce lieu cauchemardesque, les habitants l’avaient soupçonné, certains savaient. Mais il aura fallu des bénévoles obstinés pour que la lumière perce, des mères, des sœurs, des citoyens mobilisés par l’espoir ténu de retrouver un frère, un fils ou une compagne disparue. En mars, ces fouilles citoyennes ont confirmé les pires soupçons : le ranch servait à former, torturer, et éliminer.

Le silence des autorités, une impunité organisée

Le Mexique vit sous le règne d’une violence chronique. Plus de 121 000 personnes sont actuellement portées disparues, et 2 710 fosses communes ont été recensées en à peine cinq ans. Pourtant, le mot d’« extermination », désormais utilisé par les médias locaux pour qualifier ce qui s’est joué à La Estanzuela, évoque une autre échelle, un autre degré d’inhumanité. Un système industriel de la disparition.

Selon les premières constatations, le site aurait été opéré par le Cartel de la Nouvelle Génération de Jalisco, bras armé d’un narcotrafic toujours plus violent, aux méthodes de plus en plus militarisées. Mais au-delà de l’identité des bourreaux, une autre question se pose, tout aussi accablante : pourquoi les autorités ont-elles attendu si longtemps pour agir ?

Cela fait six mois que la Garde nationale avait repéré les lieux. Pourtant, aucun périmètre n’a été sécurisé, les objets n’ont pas été enregistrés, les empreintes digitales laissées intactes. Des preuves sans doute envolées, perdues à jamais. Ce n’est que sous la pression de l’opinion publique que le procureur général du pays a repris l’enquête, sur instruction de la présidente Claudia Sheinbaum.

Des familles livrées à elles-mêmes

Depuis, un catalogue de plus de 1 500 objets retrouvés a été publié, une macabre galerie de souvenirs. Des sacs à dos, des montres, des bijoux. Des vies résumées à des fragments d’objets personnels, que des proches scrutent avec l’angoisse de la reconnaissance. Pour certains, ces images sont les premières pistes en trois ans, cinq ans, parfois dix.

C’est tout un pays qui observe, figé. Car ce ranch n’est pas une exception. Il est le symptôme d’une impunité installée, d’une terre où l’État cède trop souvent le terrain aux cartels, où la disparition d’un proche devient une affaire privée, à charge pour les familles d’enquêter, de chercher, de fouiller la terre elles-mêmes. Le Mexique se réveille, une fois de plus, face à une horreur sans nom. Mais cette fois, peut-être, le réveil sera différent. Car à La Estanzuela, ce sont les oubliés qui ont creusé, et ce sont leurs voix que l’on entend maintenant, portées par les cendres d’un lieu où l’indicible a eu lieu.

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