Sur les plateformes de réseaux sociaux, des vidéos courtes circulent de temps en temps, montrant des étudiants en science, en médecine ou en pharmacie lors de leur premier moment de trouble dans un laboratoire, lorsqu’on leur demande de disséquer une souris ou une grenouille. Tout commence généralement par une injection anesthésiante, annonçant une expérience qui restera gravée dans leur mémoire.
À première vue, la scène peut sembler comique, banale ou routinière pour les universitaires. Pourtant, elle cache des couches profondes d’impact psychologique qu’on ne peut ignorer. Cette première rencontre entre l’étudiant et l’animal dans le laboratoire d’anatomie n’est pas un simple exercice scientifique. C’est le début d’une relation longue, complexe et chargée d’émotions.
Ceux qui choisissent de poursuivre dans cette voie se retrouvent régulièrement face à des animaux placés sur la table d’expérimentation, soumis à des injections, des dissections ou une observation dans leurs derniers instants de vie.
Si ce destin est douloureux pour l’animal, le chercheur n’en sort pas indemne non plus. Des études ont montré que cette relation n’est pas unilatérale : les scientifiques ressentent une forte pression émotionnelle, pouvant aller jusqu’à une anxiété sévère, une dépression et un détachement de la réalité.
Un monde à part
Les expériences sur les animaux sont un pont essentiel vers une meilleure compréhension des êtres vivants et des maladies. Elles permettent aux scientifiques d’acquérir des connaissances impossibles à obtenir autrement, ouvrant la voie au développement de nouveaux médicaments et techniques chirurgicales.
Les tests sont d’abord effectués sur des animaux pour s’assurer de leur sécurité et efficacité avant d’être appliqués aux humains, réduisant ainsi les risques potentiels. Les espèces utilisées varient : souris, rats, porcs, chevaux, serpents, primates, bovins, chouettes et moutons, selon les besoins de l’expérience.
Ces recherches ont permis des avancées médicales majeures, améliorant la qualité et l’espérance de vie humaine. Par exemple, le prix Nobel de médecine 2023 a été décerné à Katalin Karikó et Drew Weissman pour leurs travaux sur les vaccins à ARN messager contre la COVID-19, testés initialement sur des souris.
La majorité des animaux de laboratoire subissent une douleur minimale, voire nulle. D’après le ministère américain de l’Agriculture, environ 94 % d’entre eux ne subissent pas de procédures douloureuses, ou reçoivent des analgésiques. Les 6 % restants subissent des interventions sans antidouleur, car cela pourrait compromettre les résultats de l’expérience.
Après les tests, les animaux sont généralement euthanasiés pour examiner leurs tissus et organes. Chaque année, environ 100 millions d’animaux sont utilisés dans la recherche scientifique à travers le monde.
Un impact psychologique insoupçonné
Derrière des regards fatigués et des cœurs lourds, les chercheurs font face à un dilemme invisible dans les résultats des études : le coût émotionnel du travail avec les animaux de laboratoire.
Des recherches montrent que ce domaine est marqué par une souffrance silencieuse. Le « burnout compassionnel » est une réalité courante, notamment dans les unités de soins aux animaux. Ce phénomène ne découle pas d’un épuisement physique, mais d’une implication émotionnelle excessive face à la douleur animale.
Ce burnout se manifeste par du stress, de l’irritabilité, un sentiment d’impuissance, des maux de tête, une fatigue chronique, une baisse de productivité et un retrait progressif du monde extérieur. Certains scientifiques rapportent des cauchemars récurrents et des souvenirs traumatisants.
À un stade avancé, cet épuisement peut mener à un détachement émotionnel profond. Certains chercheurs se sentent invisibles ou perçoivent leur travail comme une routine dénuée de sens. À ce moment-là, une question s’impose : « Suis-je en train de faire ce qu’il faut ? »
Des études en Amérique du Nord et en Europe révèlent que la majorité des professionnels travaillant avec des animaux de laboratoire ont souffert de stress chronique ou d’épuisement émotionnel. Un rapport indique que 86 % d’entre eux y seront confrontés au cours de leur carrière.
Dans une étude réalisée en 2021 auprès de chercheurs et de techniciens, plus des deux tiers des participants ont rapporté un épuisement émotionnel. Beaucoup ont avoué ressentir du stress au travail, devenir indifférents à leurs tâches et voir leur rendement en être affecté.
Au-delà de l’épuisement personnel, les scientifiques doivent gérer un conflit éthique déchirant. Ils savent que, malgré leurs intentions louables, ils causent du tort à des êtres vivants. Ce paradoxe génère une « détresse morale », une souffrance difficile à exprimer.
Des études ont identifié un phénomène appelé « le paradoxe du soin et de la recherche » : les chercheurs développent une affection réelle pour les animaux dont ils prennent soin, mais doivent ensuite les euthanasier. Cette situation provoque une profonde culpabilité et tristesse.
Plus la souffrance animale est intense, plus le fardeau psychologique des chercheurs est lourd. Les travailleurs isolés ou évoluant dans un environnement peu soutenant sont encore plus vulnérables à l’effondrement émotionnel.
La culture du silence
L’univers académique souffre d’une crise de santé mentale bien documentée. Un sondage de 2018 mené auprès de 2 300 jeunes chercheurs dans 26 pays a révélé que 41 % souffraient d’anxiété modérée à sévère, et 39 % de dépression.
Une étude menée en Corée du Sud a montré que les chercheurs travaillant avec des animaux présentaient des niveaux d’anxiété plus élevés que ceux d’autres disciplines.
En Suède, un suivi de 20 000 doctorants a révélé que l’utilisation de médicaments psychotropes augmentait régulièrement au fil des années d’étude.
Malheureusement, le monde universitaire entretient une culture du silence. Les étudiants et chercheurs craignent de parler de leur détresse, de peur de nuire à leur carrière.
Dans ce contexte, la dissonance émotionnelle aggrave la situation : les chercheurs doivent cacher leurs véritables émotions pour paraître « professionnels ». Exprimer sa détresse est souvent perçu comme un manque de compétence ou de passion.
Peu d’universités ou d’instituts offrent un soutien psychologique aux chercheurs confrontés à ces difficultés. Pourtant, il devient urgent d’intégrer ces enjeux dans la formation scientifique.
Quelles alternatives ?
Malgré l’usage généralisé des animaux en recherche, un nombre croissant de scientifiques remettent en question leur pertinence.
Une étude publiée en 2014 dans le British Medical Journal a montré que la plupart des expérimentations animales ne débouchent pas sur des traitements efficaces pour les humains. En effet, 90 % des découvertes issues de ces recherches ne se traduisent pas en applications cliniques.
Entre 2011 et 2020, 92 % des médicaments ayant réussi les tests sur les animaux ont échoué lors des essais sur l’homme. Ces résultats montrent la nécessité d’un changement méthodologique.
Les alternatives modernes incluent :
Les cellules humaines et tissus artificiels, permettant une modélisation plus précise des maladies humaines.
Les organes sur puce, de minuscules dispositifs contenant des cellules humaines qui imitent les fonctions des organes.
L’intelligence artificielle, qui prédit l’effet des médicaments sur l’organisme.
Les cultures cellulaires et la bio-impression 3D, permettant de recréer des structures biologiques complexes sans recourir aux animaux.
Ces technologies promettent une recherche plus précise, rapide et respectueuse du vivant.
En fin de compte, la science entre dans une ère où les alternatives aux expérimentations animales ne sont plus une utopie, mais une nécessité.