Le 3 avril prochain à Paris, l’Ensemble Sequentiae, créé par le chef d’orchestre Mathieu Bonnin, fêtera ses 10 ans, à la salle Gaveau (8e). Pour cet événement, 60 choristes et musiciens interpréteront le Stabat Mater du compositeur tchèque Dvořák. À cette occasion, Mathieu Bonnin nous parle de ce concert à venir. Il revient également sur les ‘Concertos pour la paix’ d’Omar Harfouch, dont il était le chef d’orchestre, qui ont marqué sa carrière de musicien et qu’il n’est pas près d’oublier…
Jérôme Goulon: Le 3 avril à Paris, vous donnez un concert pour célébrer les 10 ans de l’Ensemble Sequentiae. Parlez-nous de cet événement…
Mathieu Bonnin: Oui, le concert aura lieu à la salle Gaveau. Il y aura un chœur et un orchestre, 30 chanteurs et 30 instrumentistes, donc un total de 60 musiciens professionnels. On va interpréter de la musique sacrée, notre spécialité, en l’occurrence le Stabat Mater de Dvořák.
Pourquoi avoir choisi cette œuvre-là pour les 10 ans de l’Ensemble Sequentiae ?
Tous les ans, nous jouons une œuvre phare, et en 2017, on a donné le Stabat Mater de Dvořák. C’est vraiment l’œuvre qui a été le plus appréciée du public et de l’orchestre ces 10 dernières années. On n’a donc pas eu à réfléchir beaucoup sur le choix…
Qu’est-ce qu’elle a de particulier cette œuvre ?
Vous allez me dire que c’est original, car nous fêtons un anniversaire et c’est une œuvre qui parle de la mort. Mais c’est souvent quand la mort est proche ou présente que les compositeurs parlent le plus avec leur cœur, et arrivent à exprimer des choses qu’ils ne feraient pas avec de la musique plus joyeuse. Dvořák a composé le Stabat Mater après avoir perdu trois enfants en moins de deux ans. Des enfants en bas âge ou mort-nés. Une histoire absolument horrible. Donc cette œuvre prend aux tripes, que ce soit en tant qu’interprète ou en étant dans le public. Il y a des parties de chœurs a cappella, des pages d’orchestre fortissimo… Ça emporte les foules.
On a pu constater que beaucoup de compositeurs ont créé leurs meilleures œuvres dans un moment de tristesse. On compose mieux quand on est triste ?
Oui, c’est exactement ça. C’est inconscient. Dans ces moments-là, on souhaite exprimer des choses plus profondes. Et souvent, la douleur est plus « profonde » que le bonheur. Si on prend l’exemple du Requiem de Mozart, qu’il a composé sur son lit de mort, on voit à quel point cette œuvre est absolument fascinante. On va d’ailleurs jouer le Requiem le 30 mars à Béziers. C’est un concert participatif avec 300 chanteurs. Et c’est déjà plein…
Le Stabat Mater enchaîne les moments forts et les moments plus calmes. Quels sont les moments qui vous touchent le plus en tant que chef d’orchestre ?
Les moments que je préfère sont les moments d’intimité, ce qui peut être étonnant quand on est devant un public. Ce que je préfère, c’est quand les chanteurs et l’orchestre doivent jouer pianissimo, quand on est sur quelque chose qui n’est pas du tout démonstratif. Ce sont ces moments qui me touchent le plus. Évidemment, les grandes pages forte, c’est très impressionnant, mais il y a quelque chose en plus dans l’aspect intime.
Vous dites aimer les moments calmes, mais on le voit, vous êtes souvent survolté sur scène ! C’est même votre marque de fabrique…
(Rires) On me le dit souvent ! Je vis la musique, je ne peux pas dire le contraire. Vous savez, entrainer tout un groupe, ça demande une énergie folle. Après, il y a différentes manières de diriger. C’est sûr que la mienne est assez active. Ce qui n’empêche pas que je peux m’arrêter en plein milieu pour être sur quelque chose de très minimaliste. J’aime beaucoup le fait de mettre en valeur les contrastes.
Le concert du 3 avril célèbre donc les 10 ans de l’Ensemble Sequentiae. Comment est né cet ensemble ?
À l’origine, c’est un groupe de copains. On était six copains, et on s’est dit que ce serait bien qu’on chante ensemble. C’était il y a 10 ans. Et puis cette structure s’est vite développée. On a pris un piano pour nous accompagner, puis un petit orchestre. On a recruté de plus en plus de musiciens, et deux ans plus tard, on a constitué un chœur amateur d’une trentaine de chanteurs avec un orchestre professionnel de 18 musiciens. Et l’objectif au fur et à mesure a été de professionnaliser ce chœur. Et c’est ce qu’il s’est passé. Et aujourd’hui, il n’y a plus que des professionnels.
Donc avant d’être chef d’orchestre, vous chantiez ?
Oui, j’étais chef de chœur.
Et vous aviez un instrument de musique de prédilection ?
À l’origine, je suis saxophoniste. Et après, j’ai surtout fait de l’orgue, de l’orgue d’église.
Et depuis quand faites-vous de la musique ?
À 10 ans, j’ai fait du judo. Et je n’ai pas aimé. Donc ma mère m’a inscrit à l’école de musique. Donc ce n’était pas du tout inné. J’ai commencé la musique à 11ans, assez tardivement par rapport à tous mes collègues qui ont commencé à 4 ou 5 ans. Et ça n’a pas du tout été évident au début. C’est venu au fur et à mesure. Et quelques années plus tard, je voulais être prof de solfège, alors que tout le monde détestait le solfège. Et jusqu’au bac, je voulais être prof de solfège. Et puis après, j’ai rencontré de personnes qui m’ont donné envie d’être chef d’orchestre. Ce n’était vraiment pas gagné, je ne suis pas issu d’une famille de musiciens. Donc pour être honnête, c’est un hasard… Et avant mes 23 ans, je ne serai pas du tout imaginé chef…
Vous vous souvenez de votre première fois en tant que chef ?
J’étais en terminale. On m’avait demandé d’accompagner une chorale, qui ne chantait pas très bien d’ailleurs, à l’orgue, dans une église. Et puis je me suis moqué du chef de chœur qui avait fait une bêtise, et il m’a dit : « Si c’est comme ça, on échange ! » Je n’avais jamais dirigé de ma vie, et je me suis pris mon pire moment de solitude de toute ma vie à ce moment-là ! (Rires) Je n’avais jamais dirigé, et ça a été une catastrophe, je ne savais pas du tout comment faire ! (Rires)
Ça ne vous a pas empêché de devenir chef d’orchestre…
Non, mais j’ai mis au moins deux ans à rediriger.
C’est qui la pire angoisse pour un chef d’orchestre ?
Une mauvaise énergie de groupe. Vous voyez, ça m’est déjà arrivé de faire des erreurs, voire même de m’arrêter en plein concert, puis de reprendre. Et ça, ce n’est pas si grave. Ce sont des choses qui arrivent, et le public comprend toujours. C’est même très honnête de s’arrêter plutôt que de persister dans l’erreur alors que tout le monde et décalé. Mais le plus dur, c’est quand on est impuissant. Quand l’orchestre arrive très fatigué le jour du concert, après de nombreuses répétitions, et que l’on joue quelque chose de fade, là, on est impuissant. On a beau gesticuler et faire ce qu’on peut, il n’y a rien à faire. C’est donc ça ma pire crainte.
On associe le chef d’orchestre avec la baguette. Mais j’ai remarqué qu’on ne vous voit quasiment jamais avec une baguette. Pourquoi ?
Je n’ai en effet à peu près jamais de baguette ! Je l’avais au théâtre des Champs-Élysées pour le Concerto pour la Paix d’Omar Harfouch, mais sinon je n’utilise jamais de baguette.
Et pourquoi ?
Il y a deux raisons. La première, c’est que pour les effectifs que je dirige, c’est-à-dire au maximum 60 musiciens, la baguette n’est pas forcément nécessaire. Ce qui compte, c’est le geste. La deuxième raison, c’est que j’ai d’abord été formé à la direction d’un chœur avant celle d’un orchestre, et avec un chœur, on ne dirige jamais avec une baguette. Donc les chefs de chœur qui dirigent ensuite un orchestre n’utilisent jamais de baguette.
Quel est le plus beau souvenir de votre carrière de chef d’orchestre ?
Le Concerto pour la Paix d’Omar Harfouch au théâtre des Champs-Élysées à Paris, en septembre dernier ! La salle est tellement grandiose, monumentale… L’ambiance aussi du concert. Il y avait à la fois une écoute attentive et un côté festif. Le fait que les gens applaudissent en plein milieu d’un morceau, lors de la Fantaisie orientale, en tant que musiciens de musique classique, on n’a absolument pas l’habitude de ça. C’est très codé le classique, et j’ai vraiment apprécié ce côté en dehors des codes, en dehors des règles.
Et puis c’était la première fois qu’il y avait autant de stars pour un concert de musique classique…
C’est vrai. Après, quand on est chef d’orchestre, on est dos à la salle. Je suis le seul à ne pas voir le public pendant le concert. Mais oui, il y avait beaucoup de têtes connues, même si ce n’est pas ce qui m’a le plus marqué.
Et qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?
L’ambiance, le lieu et cette énergie qu’insuffle Omar Harfouch. Il a une gentillesse permanente avec les musiciens, avec tout le monde, qui donne envie de se dépasser sur scène. Ça aide beaucoup. On travaille avec des solistes, et je peux vous dire que d’un soliste à l’autre, l’ambiance peut changer selon l’atmosphère qu’il vient installer.
Vous avez également joué au Vatican avec Omar Harfouch. C’est vrai qu’après ce concert, vous lui avez dit que vous pouviez « mourir tranquille » ?
Exactement ! (Rires) C’est vrai, ce sont mes mots ! C’était absolument incroyable de jouer au Vatican, où aucun concert n’avait jamais été donné. Cette salle, ce plafond… On se souviendra tous, toute notre vie, de ce lieu. En tant que chrétien, quand on voit les capacités de l’homme à faire ça pour le Bon Dieu, on se dit : « Comment Dieu ne pas exister ? » En tout cas, c’est ma remarque personnelle sur ce sujet.
Ces concerts avec Omar Harfouch ont énormément fait réagir dans la presse. On vous en parle souvent?
On m’en parle très régulièrement, bien sûr. Ça a marqué tout le monde, évidemment.
Après ces évènements, il y a autre chose que vous aimeriez accomplir ?
Je suis déjà très heureux de tout ce que je fais, mais si j’avais quelque chose à ajouter à mes activités actuelles, ce serait de l’opéra. On fête cette année 150 ans de l’opéra Carmen, donc pourquoi pas faire quelque chose à cette occasion. On y réfléchit…
