Ancien footballeur pro devenu agent FIFA, Grégoire Akcelrod s’est fait un nom grâce à un parcours aussi audacieux qu’atypique. Aujourd’hui, il se consacre au football féminin et lutte pour une meilleure reconnaissance des joueuses. Il a accordé à Entrevue un entretien sans filtre sur son parcours, ses combats et l’avenir du foot féminin.
Entrevue : Grégoire, comment êtes-vous entré dans le monde du football ? Vous avez réussi à vous faire passer pour un professionnel avant de devenir officiellement l’un des agents de référence dans le football féminin. Pouvez-vous nous raconter cette histoire ?
Grégoire Akcelrod : Quand j’étais jeune, je rêvais de devenir footballeur professionnel… mais je n’avais aucune qualité pour ça. Mon père, qui était visionnaire, m’a même fait arrêter le football en me disant que j’étais trop nul. Alors, j’ai mis en place un stratagème : j’ai créé un faux site internet qui me présentait comme un joueur pro et j’ai commencé à décrocher des essais dans des clubs. Petit à petit, j’ai pu passer des tests dans 23 clubs professionnels à travers 19 pays : le CSKA Sofia, les New York Red Bulls, Sydney FC… À la fin, j’ai réussi à signer un contrat avec Mississauga Eagles en première division canadienne, après avoir évolué en amateur au PSG.
Vous êtes ensuite devenu agent de joueurs et vous vous êtes particulièrement spécialisé dans le football féminin. Pourquoi ce choix ?
Cela faisait plusieurs années qu’on me proposait de représenter des joueuses, mais honnêtement, cela ne m’attirait pas. Puis, il y a eu une rencontre décisive avec Kelly Gago, il y a environ deux ans. J’ai vu une vidéo d’elle et j’ai tout de suite trouvé qu’elle avait un immense talent. Elle était en difficulté dans son club en Italie, alors j’ai voulu l’aider. De fil en aiguille, après quelques bons transferts, d’autres joueuses ont voulu travailler avec moi. Aujourd’hui, j’accompagne une dizaine de joueuses.
Vous vous battez pour une égalité de traitement entre joueuses et joueurs, notamment sur la question salariale. Quelles sont les grandes différences entre le football masculin et féminin ?
C’est le jour et la nuit. Déjà, les infrastructures d’entraînement sont catastrophiques pour les filles. En France, il y a encore des clubs de première division qui s’entraînent le soir sur des terrains synthétiques. C’est scandaleux. En termes de reconnaissance, les féminines ne sont pas du tout considérées. Certaines doivent même avoir un deuxième travail en parallèle pour s’en sortir, je connais des joueuses pros qui sont obligées de travailler chez McDonald’s, car elles sont dix fois moins payées que les hommes J’accompagne une joueuse qui bosse dans un bar le soir après ses entraînements en première division. Vous imaginez Kylian Mbappé s’entraîner avec le Real Madrid le matin et servir des bières le soir ? C’est inacceptable.
À combien estimez-vous l’écart de salaires entre les meilleurs joueurs et joueuses ?
Si on prend les chiffres de l’année dernière, Kylian Mbappé gagnait 50 millions d’euros par an. De son côté, la joueuse la mieux payée de D1 féminine, Dzsenifer Marozsán, touchait environ 500 000 euros par an. On parle d’un écart de 1 à 100 ! Et en moyenne, une joueuse de D1 française gagne à peine 1 000 euros par mois, contre 40 000 euros pour un joueur de Ligue 1. Si les clubs veulent encourager les jeunes filles à s’investir dans le football, il faudrait déjà leur assurer un salaire minimum décent. Aujourd’hui, bosser au McDo rapporte autant que jouer en première division féminine.
Pourtant, la dernière Coupe du monde féminine a battu des records d’audience, ce qui prouve l’intérêt du public. Pourquoi cet engouement ne se traduit-il pas en termes économiques ?
Parce qu’en France, on ne sait pas vendre le football féminin. En Angleterre, c’est différent : Arsenal, Manchester City ou Everton organisent des matchs féminins devant 60 000 spectateurs. Ici, on n’investit pas dans la discipline, on ne met pas les moyens pour aider les joueuses à s’entraîner dans de bonnes conditions. Résultat : elles n’ont souvent pas d’autre choix que d’avoir un job à côté. Vous ne pouvez pas comparer une fille qui fait du football à plein temps et une autre qui doit aussi être femme de ménage pour vivre.
La FIFA annonce régulièrement des mesures pour développer le football féminin. Sont-elles réellement efficaces ?
Non, ce n’est que de la communication. La Fédération française de football avait promis de révolutionner le foot féminin… et c’est pire qu’avant. On a été leader à une époque, mais aujourd’hui on recule, pendant que les Anglais et les Américains avancent à toute vitesse. En France, on forme d’excellentes joueuses, mais on ne sait pas les garder. Heureusement qu’il y a le PSG, qui cache un peu la misère du reste.
Aux États-Unis, l’équipe féminine a obtenu l’égalité salariale avec l’équipe masculine après des années de lutte. Ce modèle peut-il être appliqué en Europe ?
Aux États-Unis, hommes et femmes perçoivent les mêmes primes en sélection nationale. Pourquoi ne pas faire la même chose en France ? Quand une joueuse porte le maillot des Bleues, elle se donne autant qu’un joueur masculin. Ce n’est pas une question de budget, c’est une question de volonté politique. Ce que je veux, c’est que les footballeuses professionnelles puissent vivre dignement de leur métier.
Au-delà des inégalités salariales, est-ce encore difficile pour une jeune fille de se lancer dans le football aujourd’hui ?
Bien sûr, le foot reste perçu comme un sport “de garçons”. Mais le football féminin est une formidable opportunité d’émancipation, notamment dans les quartiers populaires. Malheureusement, beaucoup de jeunes filles abandonnent leur rêve, car elles ne peuvent pas cumuler plusieurs boulots pour s’en sortir. On parle souvent des grandes joueuses, mais celles qui évoluent en deuxième ou troisième division ont une vie très compliquée. Les fédérations et les ligues ne font aucun effort pour améliorer leur quotidien.
Avez-vous tenté d’alerter les autorités sur ces inégalités ?
Oui, j’ai même écrit une lettre au président Macron avant les JO pour demander l’égalité des primes pour les joueuses en équipe de France. Avec 40 personnalités du football féminin, on a essayé de faire bouger les choses, mais ça n’a pas avancé. J’aimerais pouvoir rencontrer la ministre des Sports ou le président pour leur expliquer la réalité du foot féminin. Beaucoup de joueuses que je représente rêvent de quitter la France pour aller jouer en Angleterre, car elles savent qu’elles y seront mieux traitées.
Pouvez-vous citer quelques joueuses que vous représentez actuellement ?
Oui, parmi les plus connues, il y a Kelly Gago, qui joue à Everton et en équipe de France. Il y a aussi Anissa Lahmari, qui évolue à Levante après un passage au PSG et qui est internationale marocaine.
Est-ce qu’un agent FIFA peut bien gagner sa vie en représentant uniquement des joueuses de football féminin ?
Honnêtement, non. Nos revenus sont très faibles, on touche environ 10 % du salaire des joueuses. Pour gagner 2 000 euros par mois, il faudrait qu’une joueuse gagne 20 000 euros… et très peu atteignent ce niveau. En plus, on a des frais : déplacements, hôtels, négociations… Au final, ça nous coûte souvent plus cher que ça ne rapporte. Mais moi, je fais ça par passion et parce que je crois en l’avenir du foot féminin.
Et en tant que spectateur, appréciez-vous autant le football féminin que masculin ?
Oui, et même plus ! Franchement, un match de D1 féminine est souvent plus agréable à regarder qu’un match de Ligue 1. Le football masculin est devenu trop stéréotypé et ennuyeux. Dans le foot féminin, il y a plus de diversité, de créativité, et une meilleure ambiance dans les stades. Pour moi, le football féminin, c’est l’avenir.
Propos recueillis par Radouan Kourak